RAPPORT MORAL

source : Il s'agit d'extraits du rapport moral présenté par le Comité Directeur de l'AM4 (CD) à l'assemblée générale ordinaire d'Octobre 2005. Ce rapport visait, à la veille de la célébration des 20 ans de l'association, à faire le point sur nos expériences et à dégager des perspectives pour les années à venir.

 

[…]

I- NOUS POUVONS, LEGITIMEMENT, ETRE FIERS DU TRAVAIL ACCOMPLI DEPUIS 20 ANS

 

Il y a maintenant près de quarante cinq ans qu'a eu lieu la première vague de rencontres entre des foyers populaires de la résistance culturelle spontanée et des militants culturels (venus de l'AGEM, de l'OJAM et de ses prolongements). De cette époque aussi date la rencontre avec Anca Bertrand. La seconde vague de rencontres qui est intervenue à partir de la fin des années 70 avec des militants de groupes nationalistes, du mouvement APAL, puis de l'AM4, a accéléré les efforts de renouveau du danmié-kalennda-bèlè(DKB).

 

A- Apparition du mouvement AM4

 

Le mouvement AM4, apparu au début des années 80, est issu d'une démarcation d'avec plusieurs courants qui existaient sur la place  : le courant des groupes folkloriques, celui des sons, le courant « universaliste », celui de la culture « idéologique ». Il correspond à la mise en œuvre de choix stratégiques dont l'actualité apparaît encore plus compte tenu des évolutions actuelles :

 

            1- C'est d'abord le choix du national

a - par rapport à l'étroitesse voire au chauvinisme communal ou régional , attitude que nous avons rencontrée un peu partout en Martinique, et de manière particulièrement forte dans la région samaritaine et chez certaines personnes ou organisations en quête de reconnaissance. Cette attitude est encore très vivace. C'est l'idéologie du berceau ou du foyer « unique », celle du refus ou du dénigrement du bèlè du sud ou encore de danmyé linò ou de danmyé lisid, celle de l'hostilité entretenues vis-à-vis de « manmay lavil ». Des médias, écrivains, journalistes, par ignorance ou mauvaise foi, entretiennent encore cette idéologie.

b - par rapport à « l'universalisme » nègre ou international et à l'adoption ou l'imitation inconsidérées de ce qui vient de l'extérieur (le « chanjé nation » comme disait S. Haustan) : pensons à la confusion sur l'identité martiniquaise qui était (et qui est encore) entretenue par les amoureux du Gwo ka guadeloupéen, des Sons, du Djembé, des cultures africaines, de la culture brésilienne… Il ne s'agit pas de nier notre appartenance à la civilisation noire, à la culture caraïbéenne, à celle de l'humanité toute entière, ni de nier l'importance des échanges et des apports mutuels, ni non plus de nier la légitimité d'une attirance pour des éléments de cultures étrangères. Par contre, il faut affirmer que, en dehors de choix individuels, notre culture a droit à l'existence, que l'attirance pour des éléments culturels extérieurs ne peut pas conduire à mépriser ou marginaliser les nôtres, que pour échanger sainement avec d'autres cultures, il faut être enraciné dans la sienne et la cultiver, que la meilleure façon de contribuer à la culture universelle est encore de vivre et de développer sa propre culture, que lutter pour la cause noire dans le monde, c'est d'abord reconnaître et développer l'effort des Noirs de son propre pays.

 

            2- C'est le choix de la solidarité  

a- avec les classes populaires , exploitées, opprimées, considérées « sans culture » ou porteuses d'une culture « djendjen ; et ceci à travers soutien idéologique, soutien concret aux grèves ou autres actions, lutte pour la valorisation du DKB ...

b- avec la cause des Noirs de Martinique et du monde contre le racisme.

c- avec celle des femmes , des peuples dominés contre l'oppression, celle des altermondialistes pour le développement durable.

d- avec les différentes composantes du monde bèlè et danmyé, à travers notre participation concrète à diverses manifestations.

e- avec nos membres confrontés au chômage ou a la précarité : à travers la création d'emplois permanents ou occasionnels, l'aide financière et technique à la formation, le soutien scolaire, la mise en place d'un réseau interne d'emplois et de services.

 

            3- C'est aussi le choix d'une action indépendante

(Au niveau de la réflexion, de l'organisation, du financier) au lieu d'une action annexée ou assujettie à celles d'une municipalité, d'une organisation politique, d'une entreprise, ou encore à celles de personnalités ou d'artistes (y compris du monde DKB). « swiv chimen-nou », « apiyé asou pwa kò-nou » …

 

            4- C'est également le choix de l'Ecole

a - d'abord par rapport au groupe folklorique . L'école est une structure axée sur la recherche, l'apprentissage, la formation, la coopération, la réorganisation des espaces identitaires de la culture vivante, plutôt que sur le « produit » artificiel, le spectacle et le spectaculaire, le show-business, la concurrence/rivalité. C'est le choix de l'être plutôt que du paraître, celui du sens, celui de l'âme au lieu de l'écume.

b - ensuite par rapport à la vision passéiste et nostalgique (« antan lontan »). Le choix de l'école est celui d'une structure moderne et ouverte au plus grand nombre, adaptée et adaptable aux réalités de notre époque, au lieu de la reconduction nostalgique de l'apprentissage sur le tas dans les swaré, ou de la seule pédagogie « initiatique », et de manière plus générale de l'enfermement dans certaines formes dépassées de « an tan lontan ».

c - enfin par rapport à la culture « idéologique  ». Nous reconnaissons pleinement le caractère politique de l'action culturelle. Nous croyons à l'importance de l'engagement des acteurs culturels. Cependant, le culturel est un espace distinct qui a sa propre dynamique, et l'art a ses exigences. Le DKB ne peut être la simple illustration d'un discours politique. Il reflète et accompagne tous les aspects de la vie de notre peuple, à sa manière à lui. Il ne suffit pas de dire aux Martiniquais que le DKB est leur culture. Il faut qu'il le ressente comme tel et qu'ils aient des émotions à son contact. D'où la nécessité d'une très grande exigence quant à la maîtrise des voies spécifiques de l'art.

 

Bien sur, ces choix stratégiques ne nous ont pas fait que des amis et notre position n'a pas été facile à tenir. Ils nous ont valu les dénigrements ouverts et hargneux d'une personnalité DKB, ceux plus sournois de quelques autres anciens ou responsables d'associations, ceux aussi, malheureusement, de quelques anciens membres de l'AM4 ayant adopté d'autres projets. De même, certains courants politiques, ne pouvant nous contrôler, ont cru voir en nous la branche culturelle de « l'opposant » et se sont efforcés de nous fabriquer des étiquettes.

Décriée pendant un certain temps, accusée de développer l'académisme, l'élitisme, voire de faire du stéréotype, la structure école est reconnue aujourd'hui comme la plus à même de combiner qualité et quantité, tradition et évolution. D'autres écoles ou ateliers s'ouvrent (parfois à l'initiative d'anciens détracteurs ou sceptiques). Nous nous en félicitons. On voit aussi certains qui, sans jamais reconnaître le rôle joué par le mouvement des écoles et l'AM4, rodent autour des écoles AM4 afin de recruter pour leur propre projet. Quelle meilleure reconnaissance, quoique sous une forme lamentable, de la justesse de nos choix ! Nous avons eu raison et nous avons raison de garder le cap !

 

B- Au cours de ces 20 ans, l'AM4, en collaboration avec divers partenaires, a porté une contribution décisive sur les plans suivants :

 

  • La recherche, la redécouverte, la sauvegarde des techniques essentielles et de la philosophie générale de la percussion, de la danse et des arts de combat DKB, de sorte qu'aujourd'hui on peut considérer que nous sommes entrés dans une période de consolidation et d'approfondissement.
     
  • L'analyse et la codification des connaissances à travers la sortie de 7 disques, de 3 brochures, d'un livre, d'articles et d'émissions diverses, la participation à l'élaboration des plates-formes techniques des Coordinations DKB.
     
  • La transmission et la diffusion des connaissances à l'aide des mêmes moyens et aussi d'interviews ou d'émissions radio/TV ponctuelles (sélect tango, pawol tanbou …) ou permanentes (émission Fondas une fois par semaine depuis ans sur RLDM).
     
  • La réorganisation des cadres d'apprentissage (les écoles et ateliers) qui ont fait connaître le DKB à des centaines de personnes et permis la formation d'une relève active et de plus en plus large (visibles à travers les nouvelles vagues de pratiquants dans les swaré, l'ouverture de sections enfants, la plus grande fréquentation des lékol/ateliers).
     
  • La formation d'un contingent de cadres culturels, encore en nombre insuffisant certes, mais capables d'inscrire le renouveau du DKB dans la durée.
     
  • La réflexion et l'expérimentation pédagogiques permettant d'avancer de manière significative vers une pédagogie moderne pour l'enseignement des éléments culturels DKB.
     
  • La réorganisation des espaces de vie, notamment le développement et la modernisation des swaré bèlè et des rendez-vous danmié, la création des moman bèlè (des sortes de swaré mais plus courtes ou se déroulant à un autre moman de la journée) et des après-midi bèlè ou des tan bèlè jenn manmay, la proposition des fèmen lawonn.
     
  • La mise en œuvre de certaines évolutions qui marquent déjà le présent et préparent l'avenir : nouveau type de serrage du tambour, utilisation de l'écrit en complémentarité de la transmission orale, début de renouvellement du répertoire chanté (vol 4, 6, 7) et dansé (cf spectacle en cours…), expériences de DKB scéniques (Exploration, Nonm ek fanm, Tjenbé red …), intégration des différentes formes régionales dans les espaces de vie.
     
  • L'impulsion d'un processus d'unité des forces DKB : Comité d'organisation des banboula, forums de 1988 et de 1992, participation à Comité moun bèlè, Fédérasyon moun bèlè en 1995, puis à la Coordination lawonn bèlè en 1997, et enfin à la Société Danmyé Matinik en Octobre 2001.

C- Le résultat de tous ces efforts est, qu'au cours de ces dernières années, l'image du DKB a évolué dans le sens d'une meilleure reconnaissance et d'une plus grande valorisation.

  • Les swaré se multiplient (parfois même plusieurs le même jour) et attirent de plus en plus d'amateurs.On voit se développer aussi les moman bèlè ainsi que les APMD ou les « tan » (en début des swaré) bèlè  jenn manmay.
     
  • Des artistes pratiquant d'autres genres, de plus en plus nombreux (comédiens, chorégraphes, musiciens) s'intéressent au DKB et tentent de l'intégrer à leur démarche. Mentionnons les expériences chorégraphiques de gens du bèlè comme Sonia Marc, Josy Michalon, mais aussi de Christiane Emmanuelle dans ses spectacles de danse contemporaine, les expériences plastiques de René Louise, Hughes Baspin, Tito, les expériences cinématographiques comme La rue Case-nègres, la Grande créole, Biguine … Dans le domaine musical, les expériences de Jeff Bayard et Victor Treffre, Kaly, Bwa koré, Charlie Labinsky, Alex Bernard, Chico Jelman, Boogie Flaha se développent. Elles viennent s'ajouter au travail de recherche en DKB instrumental entrepris depuis de longues années par le groupe Bèlènou, et aux expériences plus éphémères développées par Welto, de même que par Francisco et Simon Haustan (à une époque plus ancienne).
     
  • Des forces religieuses (principalement des chorales d'Eglise), sont touchées aussi par le DKB.
     
  • Les médias prennent davantage en considération le DKB. Saluons le travail soutenu de APAL, RLDM, RBR, LCL, KMT. Des médias moins militants font également des annonces, des comptes-rendus et parfois certaines émissions (RFO, ATV, Zouk TV, France-Antilles).
     
  • Certaines municipalités et leurs offices culturels se sont engagés dans l'accompagnement de la culture DKB : enseignement, organisation de manifestations, soutien aux swaré DKB, invitations régulières … Mentionnons tout particulièrement FdeF, le François, Le Lamentin, R Pilote, Sainte-Marie, St Pierre, Schoelcher, Trois-Ilets …
     
  • On assiste également à un renforcement des perspectives économico-sociales. Les formes traditionnelles demeurent (buvettes lors des swaré, prestations de personnalités, d'associations ou encore de réseaux plus ou moins constitués et plus ou moins déclarés). De nouvelles formes se développent : professionnalisation ou semi professionnalisation d'animateurs, danseurs, musiciens (comme intermittents ou encore employés par un organisme), entreprises culturelles (bélya, atelier Laport, Ifas, sully cally production …), stages, emplois logistiques (CES, emplois jeunes …).
     
  • Enfin, les expériences en DKB contribuent au renouveau de « l'esprit culturel » dans le mouvement populaire : présence du tambour déjanbé dans les grèves, manifestations, festivités, influence de certaines approches …

 

II CEPENDANT, LES SUCCES REMPORTES NE DOIVENT PAS NOUS EMPECHER DE CONSTATER ET PRENDRE A BRAS LE CORPS UN CERTAIN NOMBRE DE PROBLEMES ET DE NOTER LA PERSISTANCE DE PLUSIEURS APPROCHES

 

A- La persistance ou/et l'apparition de certains problèmes

 

            1- l'élargissement du DKB est plutôt un phénomène féminin .

Mis à part pour la musique, il y a une véritable crise du recrutement des hommes. On voit bien le nombre restreint des combattants en danmyé ; on voit aussi de plus en plus des swaré dans lesquelles, par manque de cavaliers, les femmes dansent entre elles. C'est là un problème très sérieux. Comment expliquer cela ? Pénétration d'une vision occidentale de la danse (« bagay fanm ») ? Poids d'une certaine conception de la modernité (« bagay gran moun ») ? Poids de la question économico-sociale (« sa pa ni bénéfis ») ? Problème de l'actualisation du sens (« bagay gran moun ») ?

 

            2- La multiplication et l'élargissement des swaré soulèvent des questions bien concrêtes  :

l'organisation et l'architecture de l'espace de danse (vu les influences occidentales qui ne privilégient pas le won) ; le temps d'expression des pratiquants (vu leur plus grand nombre) et forcément celui nécessaire à la construction de la communion ; la mise à mal des rituels, du code relationnel et du manniè viv entre les pratiquants et les générations (vu l'absence de principes régulateurs communs et d'une autorité régulatrice).

3- La question du sens est plus que jamais à l'ordre du jour .

En effet, le potentiel technique et expressif du DKB peut-il être réellement libéré en l'absence d'un « ciment », c'est-à-dire de valeurs fortes (idées, sentiments, attitudes), organisées en système, et vécues comme le socle pour la construction d'une communion entre les participants ?

4- Avec le renouveau, la dimension économique et sociale du DKB se développe.

Dans l'ancienne société, le DKB participait à l'économie de résistance des classes populaires. Aujourd'hui, la tentation de sacrifier au libéralisme économique est forte. Elle s'accompagne d'injustices et justifie beaucoup de dérives culturelles. Il est possible et urgent pour le mouvement DKB de renforcer son intégration, de façon organisée et consciente, dans l'économie sociale.

 

B- La persistance de plusieurs approches dans le mouvement DKB

 

            1- Sur la compréhension globale du DKB

. Certains vivent le DKB comme des danses et musiques populaires de type variété, de type bal, s'adressant avant tout à « monsieur tout le monde », à « tous ceux qui dansent » et dont l'organisation répond surtout à la possibilité d'amusement immédiat. Il y en a d'autres qui le vivent avant tout comme un « produit » à l'utilité principalement économique. Ces deux approches se rejoignent aujourd'hui pour une intégration à marche forcée dans le circuit du show-business.

Pour notre part, nous considérons le DKB comme un type particulier de danses et musiques populaires : il s'agit de « Dansé sosiété » (d'initiation, de célébration, de cérémonie) avec une organisation centrée principalement sur les « Avertis » (c'est-à-dire ceux qui font de la danse/musique un moyen privilégié d'expression) et sur la nécessité du « parcours » (d'un apprentissage approfondi, à la fois technique et spirituel). Nous considérons comme principal la préservation, l'animation, le développement des espaces indépendants et identitaires du DKB.

 

            2- Sur la manière d'appréhender l'héritage traditionnel

Il y a des approches qui tendent à se limiter à l'expérience d'une région, d'un quartier, d'une famille, ou encore d'une personne, et à la surestimer. Dans le même ordre d'idées, soit on sous-estime soit on surestime la place et le rôle des Anciens. Enfin on s'égare dans le conservatisme rigide ou dans un modernisme diluant.

Pour notre part, nous considérons que la Martinique est un pays et que les Martiniquais forment un peuple. Aussi recherchons nous l'Unitaire, le National, à travers, avec et malgré la diversité. De même, nous pensons que nous devons avoir une approche critique de la place et du rôle des Anciens du fait qu'ils sont porteurs d'une Connaissance mais dispersée, porteurs d'une Conscience mais également dispersée. Il nous faut donc, par respect pour eux, pour le DKB, pour la Martinique , et par souci d'objectivité, faire l'effort d'analyser leur(s) apport(s). Notre position aussi est qu'il faut préserver le socle traditionnel afin qu'il s'affirme comme la base principale pour la création.

 

            3- Sur la question de l'apprentissage.

Pour certains, on pourrait se contenter d'un apprentissage superficiel, vite interrompu, plutôt technique, motivé principalement par la volonté de figurer rapidement, même médiocrement (« i bon kon sa »), dans les espaces de vie du DKB. Ceux la ne voient pas l'intérêt d'une évaluation institutionnalisée par la communauté. Ils encouragent l'auto-évaluation et l'auto-proclamation des compétences.

Pour notre part, nous avons toujours prôné un apprentissage approfondi, soutenu, axé sur la qualité afin d'assurer un rayonnement maximum au DKB. Nous nous battons pour un apprentissage global (intégrant les aspects techniques, théoriques, et celui du manniè viv). Nous insistons sur l'importance des trois grandes étapes (an koumansman, an chimen, abituié), des rituels, d'une évaluation et d'une reconnaissance des compétences institutionnalisées par la communauté. Nous mettons en avant un esprit fait d'effort, de patience, d'humilité.

 

            4- Sur les swaré et autres espaces de vie proches

Les swaré sont confrontées aujourd'hui à une approche qui fait du « défoulement » l'axe principal. La swaré est vécue comme le lieu et l'occasion d'expression de tous les niveaux confondus, intervenant spontanément, sans régulation organisée, à la manière d'un zouk ou d'un bal. C'est la culture du : « fok tout moun esprimé ko-i, «fè an kou », « pran pié'w », « esprimé ko'w ». On voit également se développer une approche qu'on pourrait qualifier de techniciste. Elle se caractérisé par une accumulation excessive et anarchique de variations et d'innovations techniques au nom de la créativité et de la virtuosité. La danse tourne à la gymnastique, la créativité devient de la pédanterie, l'expression n'est plus émotion mais quantité et recherche à tout prix d'originalité.

Pour notre part, nous vivons les swaré comme des espaces ou dominent la recherche de la Communion (c'est-à-dire de la mobilisation, de la régulation, de l'harmonisation des énergies), la recherche de « Akordaj-la », de « Réglaj-la », de l'esprit de cérémonie avec le respect de « protokol kiltirel ». C'est un espace où, en cherchant à exprimer la communauté, on s'exprime individuellement. C'est aussi un espace pour l'expression privilégiée des « abitjwé » (c'est-à-dire d'un certain niveau d'apprentissage et de compétence) ; les débutants observent ; l'intervention des « an chimen » est limitée et encadrée.

 

            5 - Sur la manière d'aborder la question des prestations, des alliances, et des nouvelles opportunités

Une partie du mouvement et des militants DKB (y compris au sein de notre association), ne donne pas ou ne donne plus la priorité au Sens (à travers la mobilisation des questions fondamentales : qui fait quoi , quand , où , pourquoi , comment  ?), à l'intérêt culturel c'est-à-dire au souci et à la possibilité de faire vivre les valeurs et le projet, aux intérêts fondamentaux sur les intérêts à moyen et long terme. On sacrifie davantage aux intérêts immédiats, à l'intérêt économique ou médiatique du moment, au goût du loisir, à la préservation à tout prix de liens conviviaux.

 

            6 - Sur les aspects économiques, qui, sous des formes modernisées, prennent de plus en plus d'importance dans le monde DKB.

Le monde DKB est confronté, avec l'élargissement et le rayonnement du DKB, et dans la conjoncture internationale actuelle, à un véritable choix de société : faut-il se soumettre sans discernement à la « loi du marché », se lancer, à corps perdu, dans la « libre entreprise », la « libre concurrence » (y compris, soit dit en passant, vis-à-vis de sa propre association), avec d'ailleurs, souvent, la répétition de dérives déjà bien connues : absence ou peu de transparence, travail au noir et exploitation ? Ou bien faut-il, tout en prenant en considération les réalités du marché, privilégier la voie de la mutualisation (une des voies internationales de la résistance économique), du koudmen (forme traditionnelle de la mutualisation et de la résistance économique), de l'information mutuelle et de la coopération pour l'organisation de la solidarité. Le monde DKB doit-il se laisser disloquer et perdre ses valeurs dans le vent dominant du néolibéralisme économique  ou bien développer la voie du partage de l'emploi et des avantages générés par l'élargissement et le rayonnement du DKB, celle de la transparence et du progrès social au lieu de la concurrence et de l'exploitation (« du konpè lapen) ?

 

            7- Sur les rapports entre le JE et le NOUS, entre le communautaire et l'individuel ou le parcellaire.

Certains donnent la priorité à la réflexion, l'action, les choix individuels ou de groupe. C'est la conduite du « Man ka fè bagay mwen », du « Je pour le Je », du « Nous pour le Je », d'une interprétation individualiste du « Je pour le Nous ». Ils prônent la « Liberté » du Je qu'ils comprennent comme la nécessité de limiter voire de supprimer la possibilité pour le Nous de donner une analyse sur les initiatives individuelles ou de petits groupes. Ils privilégient des solidarités (actions conjoncturelles répondant à des intérêts immédiats et de petits groupes) et donnent peu d'importance à la construction de la solidarité (un système national, intégrant la gestion des intérêts immédiats sur la base d'une prise en main collective des intérêts généraux).

Quant à nous, nous pensons que priorité doit être donnée à  la réflexion, l'action, les choix collectifs, à l'associatif, au « communautaire », au National. Cette conduite, tout en soulignant la place, l'apport, la singularité, l'intérêt et le maintien de la souveraineté de chacun au sein du collectif , prend pour base la recherche de la coordination , de la coopération , la recherche du « Je avec le Nous » ainsi que la liberté et la responsabilité du « Nous » de donner une analyse sur les initiatives individuelles ou autre.

 

C- L'organisation AM4 a fait un effort constant pour s'adapter aux mutations et problèmes

 

            1- L'AM4 a connu de nombreux débats, voire parfois (ces 3 dernières années) des tensions importantes . Ces débats lui ont permis de clarifier ses positions, de confirmer ou réajuster sa pratique et d'accompagner le mouvement de renouveau. Il ne faut pas exagérer les questions de méthodes ou les aspects personnels qui ont semblé prendre le dessus parfois. L'essentiel était bien de répondre aux questions : « que devons-nous faire » ? et « comment le faire » ? La direction de l'association et la majorité des camarades se sont efforcés de tenir compte au maximum et positivement de ces débats. Ce rapport et les évolutions de l'AM4 en témoignent. Maintenant, l'heure n'est plus aux hésitations ou au double jeu, ni aux discussions à répétition. L'heure est aux choix clairs (enrichis de tous les apports) et à l'application de notre ligne, à la réalisation.

Au cours de ces vingt ans, certains camarades nous ont quittés, pour des raisons personnelles ou professionnelles. En général, ils l'ont fait de manière honnête et digne et nous conservons avec eux de bons rapports. Il convient ici de les remercier solennellement pour leur contribution.

D'autres camarades, refusant le débat démocratique ou n'acceptant pas ses conclusions ont cru bon de s'en aller. Pour certains, ce départ s'accompagne parfois de propos désobligeants, et somme toute d'une grande médiocrité, sur l'association et sa direction. Tout le monde est nécessaire mais nul n'est indispensable. Nous remercions ces camarades pour la contribution apportée au cours du bout de chemin fait ensemble et leur souhaitons bon courage et bonne chance dans leurs nouveaux projets… Et nous continuons dans la voie que nous avons choisie. Entre autre chose, l'association reste prête, sur la base de sa ligne, à collaborer avec toute force positive du mouvement DKB. (...)

 

 

 

III- POUR LE RENFORCEMENT DE « LESPRI SOSIETE » AU SEIN DE L'AM4 ET DANS LE MOUVEMENT DKB

 

Tous les rapports moraux, toutes les résolutions prises en AG, et tous les documents de l'AM4 montrent que nous nous inscrivons dans une certaine approche qu'on pourrait appeler « lespri sosiété ». L'action stratégique pour le renforcement de « lespri sosiété » au sein du mouvement DKB est le contenu principal de notre effort aujourd'hui et pour les années à venir. Depuis quatre ans, la réflexion s'est intensifiée, des propositions ont émergé, des choses ont été essayées, la route à suivre a été, pour l'essentiel, balisée. Il est possible aujourd'hui de réunir en un document programme toute cette expérience accumulée afin de permettre aux militants d'avoir une vision claire de ce qu'il y a à faire, de se rassembler, de donner une nouvelle force offensive à notre projet.

Notre action stratégique s'inscrit dans trois directions essentielles :

 

A - Apporter des réponses concrètes prenant en compte les évolutions en cours et les besoins exprimés par le mouvement de masse

 

            1- Il faut créer ou réactiver des formes de travail répondant à la fois aux besoins d'expression et de formation

d'un maximum de camarades et notamment des « an chimen »  :

Aujourd'hui, vu l'élargissement de la pratique DKB et l'évolution des mentalités, force est de constater que les pratiques de «dèyè won » et de « l'intervention encadrée » des « an chimen » dans les swaré et AFLW, si elles restent d'actualité, ne suffisent plus. Quelles sont les nouvelles voies qui se dégagent :

a- Il nous faut réaliser, autant que faire se peut, des moman/swaré bèlè « o pli pré » (de zones) :

Ces swaré ou moman ne mobilisent pas toute lawonn bèlè ; elles ne mobilisent pas toute l'AM4 ; elles tiennent compte d'éléments clés du calendrier de l'AM4 et du monde bèlè ainsi que du rôle de coordination du CD. Elles peuvent donc favoriser l'expression la plus large des « an chimen » ainsi que leur formation en situation. On pourrait envisager, si besoin est, qu'elles soient encadrées par des abitjwé (réactiver le rôle du koumandè bèlè, peut-être sous une forme autre telle que « paren oubien marèn mizik-la, dansé-a …), et que les asistan soient informés des particularités de ces swaré.

b- Il nous faut affirmer clairement l'originalité de la structure konvwa par rapport à la structure groupe .

Le konvwa est, avant tout, un regroupement de camarades (habitués ou/et an chimen), constitué selon les circonstances, avec des exigences modulables selon ces circonstances. Il faut donc rendre possible, à côté et en complémentarité du konvwa national (groupe stable de camarades, noyau dur du grand konvwa), des konvwa « pou lokazion » (konvwa de circonstances) : il s'agit de répondre à des demandes concrètes émanant de la zone d'activité d'une école, et pouvant favoriser l'implantation de l'école, son rayonnement, ses liens avec les acteurs sociaux constituant son environnement ; il s'agit aussi de répondre à certaines demandes aux contraintes moins importantes. Ces konvwa peuvent permettre à la fois l'avancée de notre travail et l'expression de camarades an chimen.

Le konvwa est aussi une structure qui autorise, autant que faire se peut, des animations « ouvertes » (c'est-à-dire permettant la participation, sous des formes variées, des asistan, et notamment de d'autres AM4 présents). Bien sur, il doit être clair que l'ouverture dépend de notre décision qui se traduit par l'initiative du responsable du konvwa et du coordonnateur musique.

c- Il nous faut préparer et accompagner la participation des AM4, et notamment des « an chimen », dans les swaré et moman DKB . Il s'agit de constituer, dans l'association, des « liannaj swaré bèlè » c'est-à-dire des rassemblements réguliers de tous ceux qui interviennent fréquemment, de manière libre ou encadrée, dans les swaré bèlè, afin de mener une réflexion commune, unifier et actualiser nos analyses, définir nos conduites, renforcer la formation. (...)

           

 

            2- Enfin, il convient de renforcer le dispositif offrant des perspectives de résistance économique à des camarades. (...)

 

            3- Nous devons continuer à soutenir le développement des swaré ou moman DKB et inviter nos membres et adhérents à y participer.

a - Il y a le cas des swaré ou moman organisées par des « moun bèlè  » (personnalités, associations). De manière très concrète, et pour peu qu'elle ait été informée et invitée, l'AM4 réalise autour d'eux un travail d'information très large (Fondas, bulletin, lors des entraînements des écoles, bouche à bouche …) et fait des appels réguliers à la mobilisation du plus grand nombre de ses militants. A ce niveau, on peut aisément constater que nombre de ses membres et cadres participent activement à l'animation de ces swaré ou moman. On pourrait même dire que, dans la réussite de beaucoup de swaré ou moman (tant du point de vue quantitatif que qualitatif), la participation AM4 apparaît comme décisive.

Cependant, nous sommes conscients que, dans ces swaré, s'expriment différentes sensibilités et approches du DKB, et que, même si nous y participons à titre individuel, nous sommes porteurs (aux yeux de l'assistance et de lawonn bèlè) d'une vision et d'une attitude qu'on assimile (à tort ou à raison) à celles de l'AM4 (« sé manmay l'AM4 ki la », « yo épi l'AM4 » …). Nous avons donc toujours estimé important, pour les AM4, de porter la plus grande attention à leurs propos et manière d'être, de se positionner comme des porte-drapeaux de notre démarche culturelle sous tous ses aspects (technique, manniè viv …) et de ne pas se laisser entraîner dans certaines dérives générées par d'autres approches. C'est d'ailleurs pour cela que nous instituons des regroupements réguliers (par exemple dans le cadre de liannaj) des membres participant régulièrement aux swaré bèlè afin d'harmoniser encore plus notre démarche (cf A1c).

b - Et puis, il y a le cas des swaré organisées par des extérieurs au monde bèlè (municipalités, commerçants, associations ou organismes divers). Ces swaré ont ceci de particulier qu'elles ne s'inscrivent pas dans le cadre du principe « koudmen » qui est à la base de l'organisation et du déroulement des swaré bèlè organisées par les « moun bèlè » ; d'autre part, on ne doit pas sous-estimer le fait que la multiplication de ces swaré peut représenter un danger pour l'indépendance du mouvement bèlè. Aussi, en ce qui nous concerne, l'attitude à avoir est celle d'une concertation particulière entre les membres et d'une attitude commune décidée au cas par cas.

 

            4- Nous devons persister dans la démarche de coopération au sein du monde DKB

Nul ne nie plus aujourd'hui l'action positive qui a été jouée, en son temps, par les structures de Coordination multilatérales. Mais les intérêts particuliers l'ont emporté sur l'intérêt général et CLB ainsi que la SDM sont en sommeil. Cependant, les raisons qui ont présidé à la création de CLB et de SDM sont toujours valables : harmoniser les connaissances, échanger les expériences afin d'organiser le DKB en systèmes nationaux, édifier des institutions communes régulatrices de la transmission et de l'organisation des espaces de vie, constituer le DKB en une force significative face aux pouvoirs de toute sorte (économiques, politiques, médiatiques, culturels).

Pour notre part, nous croyons à la nécessité de développer les échanges bilatéraux avec tous ceux qui veulent sincèrement et loyalement renforcer la cohésion au sein du monde bèle et danmyé. Nous sommes prêts également à redonner vie à des structures de coordination générale, sur la base d'actions concrètes et dans le respect mutuel. Aujourd'hui, l'expérience nous commande de recentrer notre action principalement autour de lawonn sé lékol-la, qui est porteuse de la ligne que nous encourageons dans le mouvement DKB.

 

            5- Il apparaît opportun de développer un dialogue actif et, autant que possible, des actions communes (rencontres, stages, conférences-débats …) avec d'autres forces tendant à se rapprocher du DKB (artistes, médias, offices culturels, courants religieux …).

Bien sur, il ne s'agit pas de surestimer leur rôle et nous mettre à leur remorque. Nous estimons essentiel la préservation et le rayonnement du socle technique et spirituel traditionnels. Et pour ce faire, nous estimons essentiel l'indépendance de pensée et organisationnelle du monde de la tradition DKB, et par conséquent de l'AM4. Cependant, nous prenons en compte le fait que ces forces contribuent à une meilleure reconnaissance et implantation du DKB. Nous souhaitons depuis longtemps qu'elles s'engagent dans la reconnaissance du DKB. Nous devons donc soutenir toutes leurs initiatives positives et débattre avec elles.

 

            6- Enfin, il faut nous impliquer encore davantage dans le mouvement de résistance générale du peuple martiniquais

Il s'agit de ne pas vivre dans l'indifférence certains évènements exerçant une influence sur l'évolution de la société martiniquaise et donc sur l'environnement de notre action culturelle. Cela devrait se traduire par l'adoption de motions en AG ou encore par des déclarations du CD. Cela devrait se traduire également par la participation, dès que nécessaire et possible, à des actions concrètes (manifestations, actions de soutien …).

Il faut notamment réaffirmer notre soutien au mouvement social, au mouvement écologiste, à la lutte contre toutes les discriminations et oppressions, à la lutte de toutes les forces de résistance culturelle.

 

C- Moderniser notre organisation

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source: document élaboré et adopté par l'AM4 dès la fin des années 80

 

PROJET AM4
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